Eugenio Carmi artiste et peintre entre art et avant-garde
Eugenio Carmi naît à Gênes en 1920 dans une famille de la bourgeoisie cultivée. En 1938, les lois raciales fascistes contraignent sa famille, d’origine juive, à quitter l’Italie. Il trouve refuge en Suisse, où il obtient un diplôme de chimie à l’ETH de Zurich. Ce séjour helvétique s’avère déterminant : Carmi y absorbe la rigueur formelle de l’école suisse de graphisme et les principes du constructivisme européen, fondements invisibles mais essentiels de toute son œuvre future.
De retour en Italie après la guerre, il rencontre la peintre Kiky Vices Vinci — qui deviendra sa compagne et cofondatrice de la Galleria del Deposito — et entame une formation picturale classique, peignant en plein air les paysages de la Riviera ligure.
De la figuration à l’abstraction géométrique
Dès les années 1950, Carmi abandonne progressivement la figuration pour explorer une abstraction d’inspiration géométrique, attentive aux rythmes visuels, aux aplats chromatiques et aux structures modulaires. Son langage plastique dialogue avec l’art concret et programmé européen — Max Bill, Vasarely, Richard Paul Lohse — tout en conservant une sensibilité propre, suspendue entre rigueur mathématique et chaleur méditerranéenne.
Le cycle Appunti sul nostro tempo (1957–1963) constitue la synthèse de cette période : formes élémentaires, couleurs saturées, compositions soumises à des lois visuelles plus qu’à l’expression subjective.
Italsider : quand l’art entre en usine
L’épisode le plus singulier de la carrière de Carmi est sans doute son rapport à l’industrie. De 1956 à 1965, il est responsable de l’image du complexe sidérurgique de Cornigliano, puis de l’Italsider, le grand groupe sidérurgique à participation étatique. Une mission apparemment anomale pour un artiste, qu’il transforme en l’une des expériences les plus originales de la décennie.
Il porte l’art contemporain au cœur de la fabrique : commande des affiches aux plus grands artistes de l’époque, transforme la revue d’entreprise Italsider en une publication de niveau muséal — avec des couvertures signées Fontana, Vasarely, Munari, Cagli — et repense l’identité visuelle du groupe avec la même exigence qu’un projet artistique à part entière. Cette expérience pionnière anticipe de plusieurs années le débat italien sur les rapports entre art et industrie.
La Galleria del Deposito : l’art pour tous
Le 3 septembre 1963, Carmi cofonde le Gruppo Cooperativo di Boccadasse et la Galleria del Deposito, installée dans un ancien entrepôt à charbon du village de Boccadasse, à Gênes. L’ambition est claire : rendre l’art contemporain accessible au plus grand nombre grâce aux multiples d’artiste — sérigraphies, petites sculptures en série limitée, objets de design signés par des artistes de premier plan international.
Entre 1963 et 1968, la galerie produit 17 multiples, impliquant Vasarely, Max Bill, Fontana, Soto, Castellani, Enrico Baj, Enzo Mari et Gianni Colombo, entre autres. Il s’agit du premier cas documenté en Italie de production systématique de multiples d’auteur sous ce nom et avec cette conscience théorique — un précédent reconnu par la critique spécialisée.
La collaboration avec Umberto Eco
Un chapitre à part est celui de sa collaboration avec Umberto Eco, avec lequel Carmi réalise une série de livres illustrés pour enfants devenus des classiques : La bombe et le général (1966), Les trois cosmonautes (1966), Les gnomes de Gnu(1992). Traduits en des dizaines de langues et publiés dans le monde entier, ces ouvrages portent son langage visuel — formes géométriques, couleurs primaires, synthèse absolue — bien au-delà des cercles du collectionnisme.
Reconnaissance internationale et héritage
Carmi expose pendant plus de cinquante ans dans des institutions italiennes et internationales. En 2003, le Museo di Villa Croce de Gênes lui consacre une grande rétrospective sur la saison du Deposito. En 2013, pour le cinquantième anniversaire de la galerie, il revient à Boccadasse pour l’exposition Il mondo è inquieto, commissariée par Claudio Cerritelli. En 2015, le Palazzo Ducale de Gênes accueille une importante exposition personnelle.
Eugenio Carmi s’éteint à Lugano en 2016, à quatre-vingt-seize ans, laissant une œuvre considérable qui traverse la peinture, le graphisme, le design éditorial et l’illustration. Ses tableaux, sérigraphies et multiples sont aujourd’hui présents sur le marché secondaire avec des cotes en progression constante, portées par un intérêt critique et collectionneur en pleine réévaluation.
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