Picasso l’étranger
Introduction à l’exposition
« Tout a été écrit sur Picasso, pourrait-on dire. Aucun autre artiste n’a suscité autant de débats, de controverses et de passions ».
C’est ce que dit la première description de l’exposition « Picasso l’étranger » organisée par la Fondazione Roma au Palazzo Cipolla jusqu’au 29 juin 2025.
Comment ne pas être d’accord ?

La vie et les défis de Picasso en tant qu’étranger
Les obstacles à l’arrivée à Paris
Le tableau se poursuit ainsi :
« Mais combien savent les obstacles auxquels le jeune génie a dû faire face lorsqu’il est arrivé à Paris en 1900, sans parler un mot de français ?
Pourquoi sept cents de ses plus belles peintures cubistes ont-elles été confisquées puis vendues aux enchères ?
Ces questions et bien d’autres encore, restées jusqu’à présent sans réponse, sont abordées ici. »
C’est vrai, mais avec quels résultats ? Je dirais qu’ils ne sont pas vraiment convaincants.
La thèse exposée jusqu’au bout dans cette exposition, et sans contradiction, est que Pablo Picasso, en plus d’être un génie artistique, était, humainement parlant, une sorte de super-héros.

Séjours et voyages en Europe
Rompu à toutes les expériences, il a d’abord vécu dans un village de contrebandiers:
« …Gósol, un village pyrénéen de montagnards-contrabandistes auquel on ne peut accéder qu’à dos de mulet…. »
donc à Paris :
« au Bateau-Lavoir…l’un des bâtiments les plus précaires et délabrés de la capitale…habitations torrides en été, glaciales en hiver ».
Le Bateau Lavoir, le célèbre atelier d’artiste au cœur de Paris
Le Bateau Lavoir était le symbole de la vie de bohème sur la butte Montmartre. C’est l’un des bâtiments les plus précaires et les plus délabrés de la capitale française. Il ne possède qu’un seul point d’eau potable pour une trentaine de logements, torrides en été, glacials en hiver, que les artistes utilisaient comme ateliers.
Pablo Picasso y a vécu de 1902 à 1907 avec sa compagne, le mannequin français Fernande Ollivier. C’est là qu’il a peint le chef-d’œuvre emblématique Les Demoiselles d’Avignon.
En 1908, le Bateau-Lavoir devient un centre artistique, attirant un groupe d’artistes de grand talent tels que Georges Braque, Max Jacob, Marie Laurencin, Guillaume Apollinaire, André Salmon, Maurice Raynal, Juan Gris, Fernand Léger, Robert Delaunay, Albert Gleizes, André Lhote, Jean Metzinger, Francis Picabia, Alexander Archipenko et Paul Gauguin.
Il fut fréquenté par Henri Matisse, Amedeo Modigliani, André Derain, Raoul Dufy, Utrillo, Gertrude et Leo Stein, Jean Jarry, Jean Cocteau, Raymond Radiguet, Dullin, Ambroise Vollard, Denis, Ardengo Soffici, Kees van Dongen, Juan Gris et le célèbre sculpteur Brâncuși.

« Les dossiers descriptifs indiquent que Picasso a vécu dans plusieurs villes, notamment:
“…Málaga, La Coruña, Madrid et Barcellona.”
En France, il est accueilli à Paris par des artistes tels que :
“…Pere Romeu, Ramon Casas, Hermen Anglada-Camarasa, Frederic Pujulà, Joaquim Mir, Santiago Rusiñol, Carles Casagemas, Ramon Pichot.”
En outre, les,
« …à partir de 1935, …Picasso est confronté à des déménagements (Paris, Boisgeloup, Juan- les-Pins, Le Tremblay sur Mauldre, pour n’en citer que quelques-uns). »

La perception des pouvoirs surhumains et des capacités extraordinaires
On ne peut pas dire qu’il ait eu du mal à s’adapter !
Toujours en train de lire les cartes, on dirait qu’il possède des pouvoirs à la limite de l’humain.. ;
« En 35 jours, mobilisant toutes les ressources de sa prodigieuse érudition littéraire, picturale et religieuse, il élabore et prépare une immense œuvre tragique », encore : « l’artiste invisible devient donateur, le paria devient mécène, le renégat devient bienfaiteur, l’exclu devient divinité tutélaire ».
En outre, il s’agissait également d’un
« habile stratège politique« , e un « artiste-mercure à l’assaut, une divinité malgré lui »
jusqu’à
« un étranger fiché dans le labyrinthe parisien « au point de devenir « une sorte de persécuté politique ».
Bref, une sorte de super-homme persécuté par le Système sans tache et sans peur ; mais était-il vraiment comme ça ?
Si l’on se réfère à nouveau aux informations fournies par les fiches descriptives, de nombreux doutes se posent.
En effet, d’un point de vue économique, en dépit de tout le harcèlement, il n’y a pas encore eu de changement.
« En 1908, Picasso vend à André Level Famille de Saltimbanques, et Level devient une sorte de bouclier inoxydable qui protège Picasso des angoisses de l’administration publique française ».
Par la suite
« En juin 1930, pour continuer à avancer, Picasso achète un château du XVIIIe siècle en Normandie. »
de sorte que
« Alors que la xénophobie fait rage, … cette nouvelle « solution géographique » leur apporte autonomie et sécurité. »

La vie économique et les propriétés de Picasso
En 1932, un rapport de police a considéré:
« ..que Picasso dispose d’une fortune considérable. Il paie un loyer de 70 000 francs pour l’appartement de la rue La Boétie et a quatre domestiques «
jusqu’en 1946
« Romuald Dor de la Souchère, surintendant du Château Grimaldi à Antibes, accueille Picasso dans sa résidence artistique, lui offrant un grand atelier au deuxième étage, l’immense espace dont il a toujours rêvé ».
« La grande propriété est sa première conquête territoriale, une sorte de petite principauté (avec voiture de luxe, chauffeur et chien) ».
Bref, à en juger par ces fiches, cela ne ressemble pas vraiment à la vie difficile d’une personne politiquement persécutée.
La personnalité de Picasso et sa relation avec le système
En ce qui concerne sa personnalité, toujours d’après les fiches descriptives de l’exposition, nous sommes informés que.. :
« Lorsqu’il est informé que de Gaulle souhaite lui conférer la nationalité française et la Légion d’honneur, Picasso refuse. »
et que :
« Lorsque l’impressionnante exposition Hommage à Picasso fut organisée à Paris grâce à André Malraux, Picasso ne s’y rendit pas »
et encore :
« On a dit que, dans ces années-là, Picasso s’est trahi lui-même, renonçant à la recherche esthétique et à ses anciens amis.
Critiques et contradictions dans le récit de l’exposition
Quelles conclusions en tirer ? Je dirais que la thèse initiale de l’exposition Picasso l’étranger était auto-contradictoire, ce qui a abouti à un résultat final pour le moins confus.

Conclusions et réflexions finales
La valeur artistique de Picasso
Pour conclure, je laisserai la parole à celle qui, la première, s’est rendu compte de l’immense talent artistique de Picasso, Gertrude Stein, qui écrivait ainsi à un ami
« J’ai acheté deux œuvres d’un jeune Espagnol, un certain Picasso, que je considère comme un génie inestimable« .
Le salon d’art littéraire de la famille Stein
Entre 1902 et 1905, le collectionneur américain Leo Stein et sa sœur Gertrude s’installent au 27 rue de Fleurus à Paris, ainsi que leur frère Michael et leur belle-sœur Sarah. Le salon artistico-littéraire de Leo et Gertrude se situe dans les interstices de la société parisienne, puisqu’il est fréquenté principalement par des artistes et des collectionneurs étrangers.

Conclusion : génie ou homme difficile à gérer ?
En effet, « un génie d’une valeur inestimable » n’est pas nécessairement un homme d’une valeur inestimable.
Nous connaissons les témoignages de beaucoup de ceux qui ont partagé leur vie avec lui, et combien d’entre eux ont fini par se suicider.
Il est toujours risqué de s’aventurer dans la vie privée des grands génies.
Célébrons donc le génie artistique inégalé de Picasso, qui a perçu pour la première fois, tel un chaman, la décomposition interne de l’homme moderne en la transposant sur la toile, mais laissons l’homme tranquille.
Picasso l’étranger, l’exposition organisée par la Fondazione Roma en collaboration avec Marsilio Arte, est ouverte au Palazzo Cipolla jusqu’au 29 juin 2025.
Je remercie tout particulièrement M.me Cécile Debray, présidente du Musée national Picasso-Paris, où j’ai passé de bons moments lors de mon long séjour à Paris, et M.me Cohen-Solal, historienne et essayiste
